Overblog Suivre ce blog
Administration Créer mon blog
SOS Hommes Battus

La violence des femmes : un champ de recherche en plein essor

24 Juin 2011, 11:07am

Publié par SOS Hommes Battus

Coline CARDI
Maîtresse de conférences en sociologie, chercheuse au CRESPPA-CSU (UMR 7217, CNRS/Paris 8). 

Geneviève PRUVOST
Chargée de recherche au CNRS, rattachée au CESDIP (UMR 8183, CNRS/UVSQ/Ministère de la Justice). 

 

 

 

Si la violence des femmes est restée longtemps ignorée, elle constitue aujourd’hui un objet de recherche en pleine expansion. La recluse, la bagnarde, la criminelle, la délinquante, l’hystérique, la soldate, la policière, la révolutionnaire, ces figures sombres du féminin sont bel et bien sorties de l’ombre historiographique dans laquelle elles étaient plongées. Il devient désormais presque incontournable d’évoquer la violence féminine dans un numéro consacré à la violence, comme en témoigne la récente parution de la revue Tracés consacrée à la description de la violence (Roussel, 2010). Signe de la vivacité des recherches en sciences humaines sur la violence des femmes, nous avons reçu plus d’une trentaine de propositions suite à un appel à communications lancé pour ce dossier – communications que nous avons décidé de réunir à l’occasion d’un colloque interdisciplinaire qui s’est tenu les 17 et 18 juin à l’Université Diderot-Paris 7, qui sera publié à La Découverte en 2012 et dont ce numéro de Champ pénal constitue l’ouverture.

2Comment expliquer un tel essor ? Si on restreint la focale à la France, force est de constater l’effet d’entraînement suscité par la reconnaissance institutionnelle et scientifique des études sur les genres : en 2000 sont créées les archives du féminisme à Angers et le RING (Réseau interuniversitaire et interdisciplinaire national sur le genre); en 2003 se met en place un réseau de jeunes chercheur-e-s en Études féministes, Genre et Sexualité (EFIGIES) ; en 2006 l’Institut Émilie du Châtelet (IEC) voit le jour. L’idée d’enseignements spécifiques, de programmes et de masters « genre » va par ailleurs se diffuser à la même période en dehors des centres pionniers que constituent Paris 8 et de Toulouse le Mirail : Paris 7, Paris 3, Paris 6, l’École des hautes études en sciences sociales et dernièrement Sciences-po Paris intègrent les études de genre à leur cursus. Les étudiant-e-s affluent, conduisant à une diversification des sujets de recherche. À cette institutionnalisation récente des études sur les genres, ici trop succinctement rappelée, il faut ajouter le développement des recherches sur la police, l’armée, l’histoire du crime, de la justice (Robert, 1985) et de l’enfermement (Foucault, 1973, 1975 ; Petit, 1984 ; Badinter, 1992 ; Perrot, 2001). Le croisement de ces champs de recherche a permis de légitimer les études sur les femmes violentes.

3Afin de rendre compte de l’émergence des recherches durant les trente dernières années, nous proposons un état des lieux inédit, interdisciplinaire et international des recherches actuelles sur la violence des femmes en histoire, sociologie, science politique et criminologie. L’originalité de cette bibliographie est de porter sur l’ensemble du spectre des violences – de la violence politique à la violence d’État, de la violence domestique à la criminalité, du sport à la scène musicale, des événements historiquement situés aux fictions et aux mythes. Pour donner quelques repères, on propose un tour d’horizon par discipline des principaux ouvrages que nous avons recensés.

Des études historiques

4Faute de pouvoir citer l’ensemble des ouvrages à l’échelle internationale, on se contentera d’un recensement des recherches historiennes parues ou inédites, en se centrant principalement sur les ouvrages francophones1.

  • 1  Voir également l’article de Philippe Artières (2007) qui retrace l’histoire des études historiques (...)
  • 2  Ce qui n’est pas un hasard dans la mesure où, avant même la naissance de la prison moderne, l’enfe (...)

5Sur la criminalité et plus largement sur la déviance féminine, les recherches historiques ont d’abord porté sur l’enfermement des femmes2. À ce propos, Michelle Perrot a joué un rôle majeur, en ayant contribué à la problématisation de la question de l’enfermement et de l’histoire des femmes. Comme le rappelle Philippe Artières (2007), au cours des années 1980, l’historienne a notamment animé un vaste chantier historiographique sur la prison sous la IIIe République ; il en est résulté une série de monographies sur les établissements pour femmes. Ainsi, dès 1982, Claudie Leselier, sous la direction de Michelle Perrot, soutient une thèse intitulée Les femmes et la prison, 1815-1939. Cette première étude sera poursuivie à la fin des années 1990 par Dominique Budin (1999) qui s’intéressera à l’enfermement pénitentiaire des femmes de 1945-1970. Notons qu’aucune de ces deux thèses n’a malheureusement été publiée.La déviance des femmes dans l’entre-deux-guerres (Levesque 1989) et les femmes bagnardes (Krakovitch, 1998) seront-elles aussi étudiées. L’enfermement asilaire constitue également un objet d’étude dès les années 1980 : en publiant La ronde des folles, Yannick Ripa analyse non seulement les liens entre femmes, folie et enfermement au XIXe siècle, mais donne aussi la parole aux « folles ». Le traitement pénal et/ou social des mineures délinquantes ou déviantes intéresse aussi les historiennes de l’époque. Il faut sur ce point citer les travaux de Béatrice Koeppel sur les maisons de correction à la fin du siècle (Koeppel, 1987, 1996). Plus tard, d’autres retraceront l’histoire de l’éducation surveillée au prisme du genre (Tétard, Dumas, 2009). Sur la délinquance juvénile et sa répression, on compte ainsi des études incluant celle des filles, des années 1870 aux années 1950 (Pierre, Boussion, Gruau, Niget, 2002), sur les mineures criminelles (Blanchard, Yvorel, 2010), sur la déviance juvénile féminine dans la France des Trente Glorieuses (Thomazeau, 2010).

6Sur la participation des femmes à la violence et la représentation historiographique de cette violence, certains travaux se sont intéressés à la conflictualité féminine à Marseille au siècle des Lumières (Lapied 2001 ; Régina, thèse en cours). D’autres portent sur la violence intrafamiliale comme l’infanticide (Tillier, 2001), le « maricide » (Frigon, 2002), l’inceste (Giuliani, 2009, 2011), le crime passionnel (Guillais 1986). On compte aussi des études spécifiques sur des femmes meurtrières, comme Violette Nozières (Demartini et alii, 2002) ou des femmes scandaleuses comme Violette Morris (Bonnet, 2011), ou des meurtrières mythiques (Détienne, Vernant, 1979 ; Carlier, 1979 ; Détienne, 1989 ; Schmitt-Pantel 1997, 2009 ; Testard, 2002 ; Verrier, 2004). Une place à part peut enfin être réservée aux femmes pirates (Stanley, 1995 ; Druett, 2000 ; Cordingly, 2007).

7En ce qui concerne l’histoire de la participation des femmes à la violence politique, on évoquera les « évidentes émeutières » de l’Ancien Régime (Farge, 1991), les citoyennes tricoteuses pendant la Révolution française (Godineau, 1988), les femmes engagées dans la contre-révolution (Martin, 2006, 2008), la figure de Charlotte Corday (Mazeau, 2009), la Commune (Eichner, 2004 ; Deluermoz, 2010), le mouvement anarchiste (Kérignard, 2004), le cas de Violet Gibson qui tira sur Mussolini (Collin, 1988 ; Nemeth, 2002), les femmes nazies (Stephenson, 1981 ; Kandel, 1999 ; Delpa, 2005), Germaine Berton et la violence politique sous la Troisième République (Bugnon, 2005 ; 2009). Il faut également citer les études sur le féminisme radical et armé de Madeleine Pelletier et d’Arria Ly (Bard, 1992 ; Mansker, 2003, 2006 ; Hacker, 1998).

  • 3  Weber, 1995.

8Comparativement à l’essor des travaux sur la féminisation de la criminalité et de la violence politique, les travaux sur la participation des femmes aux institutions en charge de la « violence légitime » selon la formule de Max Weber3 (police, armée) sont plus rares. Si l’historiographie sur genre et guerre est volumineuse, les études historiques sur genre et armées restent faibles. Cette thématique intéresse les sociologues en raison des mutations actuelles, mais les historiens lui prêtent peu d’attention (Capdevilla, Godineau, 2004). Aux côtés de grandes synthèses mondiales et transhistoriques sur les femmes dans l’armée (Caire, 1981 ; Goldstein, 2001 ; Van Creveld, 2002), il faut mentionner les travaux sur Jeanne d’Arc (Duby & Duby, 1995), sur les femmes de pouvoir sous l’Ancien Régime (Haase-Dubosc, 1991), les femmes soldats travesties (Steinberg 2000), les femmes au combat pendant la Seconde Guerre mondiale (Dominé, 2008) une thèse en cours sur la féminisation de l’armée de 1938 à 1976 (Jauneau, 2005, 2009). La police est encore plus mal lotie : en France à l’inverse des pays anglo-saxons, il n’existe qu’un seul travail historique sur le processus de féminisation de la police depuis les années 1930 (Pruvost, 2008).

9Dans les travaux cités, la violence des femmes est le plus souvent abordée à la marge. Pour autant, la question est néanmoins passée en une trentaine d’années du statut de non-objet à celui de sujet de recherche légitime pouvant donner lieu à des thèses, à des colloques d’ampleur publiés. C’est en Histoire que l’on trouve le plus d’ouvrages collectifs et synthétiques qui traitent de la violence des femmes. L’ouvrage coordonné par Arlette Farge et Cécile Dauphin De la violence et des femmes (1997) inaugure ce mouvement de réflexion collective. L’historienne et sociologue autrichienne Hanna Hacker est la première à proposer une étude synthétique, uniquement centrée sur la violence des femmes, à l’échelle européenne de la violence féminine, du duel au travestissement, des femmes au front aux femmes meurtrières de 1870 à 1930 (Hacker, 1998 ; Violet, 1999), mais cet ouvrage n’est malheureusement pas traduit en français. Le colloque organisé à Angers en 2002, dont est tiré l’ouvrage dirigé par Christine Bard, Frédéric Chauvaud et Michelle Perrot et Jacques-Guy Petit Femmes et justice pénale, XIXe et XXe siècles (2002), marque également une date importante. En réunissant les travaux d’historien(ne)s, il s’agissait de revisiter la délinquance et son traitement à l’aune de la différence de sexe (Perrot, 2001, 19). Dominique Godineau et Luc Capdevilla coordonnent un numéro intitulé « Armées » dans la revue Clio (Capdevilla, Godineau, 2004). Il s’agit du premier numéro de revue en Histoire qui ne traite pas des violences faites aux femmes pour se consacrer uniquement à l’accès des femmes aux forces armées. Myriam Tsikounas dirige le premier ouvrage collectif traitant exclusivement de la déviance féminine et de leur participation à la violence politique de l’Antiquité à nos jours dans un ouvrage intitulé Éternelles coupables, (2008). Frédéric Chauvaud et Gilles Malandain dirigent un nouvel ouvrage sur les femmes devant la justice, Impossibles victimes, impossibles coupables (2009), dans lequel ils proposent un vaste état des lieux historiographique de la question. Frédéric Chauvaud co-dirige à nouveau un ouvrage collectif, orienté cette fois uniquement sur la déviance féminine, intitulé Figures de femmes criminelles, de l’Antiquité à nos jours (Cadiet, Chauvaud et alii, 2010). Nous avons enfin pour notre part organisé les 16 et 17 juin 2010, un colloque interdisciplinaire « Penser la violence des femmes » à Paris qui a réuni principalement des historiens, sociologues et anthropologues, portant sur l’entrée des femmes dans la violence légale et illégale (Cardi, Pruvost, 2012 à paraître).

10À côté de ces travaux qui proposent un regard synthétique par le biais de publications collectives, il faut noter des ouvrages qui oscillent entre l’essai et le travail académique, écrits par un seul auteur dans une perspective transhistorique (à l’échelle internationale et à toutes les époques, dans l’histoire comme dans la mythologie). Ainsi un docteur en mathématique érudit publie-t-il en 1975 un ouvrage sur les mythes et le folklore, Amazones, guerrières et gaillardes (Samuel, 1975) qui vise à montrer que l’histoire des femmes a été édulcorée. En 1992, la psychologue clinicienne, spécialiste d’études interculturelles, Clarissa Pinkola Estès, consacre un ouvrage sur les histoires et mythes de l’archétype de la femme sauvage, Femmes qui courent avec les loups (1992) en vue de faire entendre la voix profonde et la vitalité des donneuses de vie qui n’oublient pas leur nature sauvage. Pour clore cette liste qui est loin de l’être, un doctorant en Histoire,Christophe Regina, vient de publier un ouvrage synthétique, revendiquant un point de vue féministe non victimaire sur les femmes intitulé La violence des femmes. Histoire d’un tabou social (2011).

11Dans cette effervescence éditoriale qui rend compte de l’intérêt suscité par un tel objet, il faut mentionner une absence significative sur le plan historique : l’étude de la violence, comme ressource réelle ou théorique, au sein des luttes féministes (féminisme radical, réformiste, Mouvement de Libération des Femmes, féminisme d’État, féminisme associatif, féminisme académique) est très lacunaire. La collusion du féminisme et du pacifisme a été documentée, celle de la violence féministe reste à écrire.

Anthropologie et sociologie de la violence légale et de la violence politique

12Tandis qu’en Histoire, les recherches sur la violence féminine sont florissantes, il n’en est pas de même en anthropologie et en sociologie. L’article de l’anthropologue italienne Paola Tabet, intitulé « Les mains, les outils, les armes » reste la référence incontournable (Tabet, 1979), ainsi que la partie sur les « femmes à cœur d’homme » dans Masculin/Féminin de Françoise Héritier qui permet de dessiner les propriétés sociales communes de ces guerrières et de ces femmes fortes (Héritier, 1996). Il faut également citer les travaux de Marie-Elisabeth Handman qui propose d’explorer des formes moins visibles de violence féminine (Handman, 1995). Il n’existe pas, à notre connaissance, d’autres textes anthropologiques qui théorisent la violence des femmes.

13 Reste l’immense corpus des travaux monographiques et leur relecture systématique en vue d’identifier soit des pratiques typiquement féminines, soit des violences réalisées en collaboration avec les hommes et/ou sous leur contrôle (infanticide, excision, infibulation, violence des mères sur jeunes enfants et les belles-filles) ou leur participation à des actes impliquant l’usage d’armes (chasse, guerre, sacrifices). Se pose la question de l’identification même de ces violences, selon qu’elles sont perçues comme telles par l’anthropologue, et/ou par la société étudiée. On peut citer à cet égard les travaux sur les Inuits et certaines filles élevées comme des garçons (Saladin d’Anglure, 2006) ou sur la maternité et le matriarcat au Maghreb (Lacoste-Dujardin, 1996) et la thèse de Nehara Feldman sur les rapports sociaux de sexe dans la région de Kayes au Mali (2009).

14En sociologie, le processus de féminisation de l’armée a davantage intéressé les sociologues (Reynaud, 1988 ; Trompette et alii 1998 ; Sorin, 2003 ; Eulriet, 2011) que la féminisation du métier de gardien de prison (Rostaing, 1997 ; Malochet, 2005, 2007) et la féminisation de la police (Pruvost, 2007) dont l’étude sociologique est bien plus développée dans la bibliographie anglo-saxonne (Brown, 1997 ; Le Beuf, 1996). La magistrature ne saurait être incluse dans ce passage en revue des métiers de la contrainte physique et de la violence légale dans la mesure où violence n’est pas constitutive de la fonction des magistrats qui n’exercent ce pouvoir que de manière indirecte, par le biais, précisément, de la police et de l’administration pénitentiaire.

15En sociologie et en science politique de la violence politique, un article fait un premier bilan de la place des femmes en 1986 (Marshall, Webb, Hoffman, 1986) puis un numéro spécial est consacré à ce sujet dans Studies in Conflict and Terrorism en 2005. Les recherches recensées portent principalement sur la féminisation des groupes révolutionnaires et les guérillas d’extrême gauche ont surtout été analysées en Amérique latine, au Chiapas, à Cuba, au Salvador, au Pérou (Kampwirth, 2002 ; Falquet, 2003 ; Felices-Luna, 2007, 2008 ; Boutron, 2010), au Mexique (Linhard 2005). En Europe, la part des femmes dans le terrorisme d’extrême gauche a été étudiée en Suisse (Grisard, 2011), en France (Bugnon, 2005, 2007, 2009a et b, 2011), en Allemagne autour de Fraction armée rouge (Sem-Sandberg, 1996), en Irlande du Nord (Talbot, 2001, Felices Luna, 2007, 2008), au Pays Basque (Hamilton, 2007a, 2007b ; Lacroix, 2011). Dans les conflits armés non-européens, il faut mentionner des études sur le cas des filles soldats au Sierra-Léone (Denov, 2008 ; Denove, Maclure, 2009), la participation femmes à la lutte de libération nationale du Zimbabwé (Lyons, 2004), les femmes dans la lutte armée en Palestine (Victor, 2002 ; Dayan-Herzbrun, 2005, 2006,) en Tchétchénie (Youzik, 2005). Il faut noter quelques travaux sur la violence politique d’extrême droite aux États-Unis et dans des organisations racistes comme le Ku Klux Klan et le racisme (Blee, 2002), et en Inde (Bacchetta, 2004).

16Des études sur la culture des armes chez les femmes américaines (Homster, 2001 ; McKellar, 1996), sur les femmes punks (Raha, 2005 ; Leblanc, 2008), sur les héroïnes violentes du cinéma contemporain (Tasker, 1993 ; Mc Caughey, King, 2001 ; Neroni, 2005) et la signification d’Abu Graib (Sjoberg, Gentry, 2007 ; Fusco, 2008) permettent d’interroger l’ordre des représentations sociales

17Ce panorama ne serait pas complet si n’était pas évoquée la participation des femmes à des sports violents (Louveau, Davisse, 1991 ; Mennesson, 2000, 2005), leur violence sur le terrain (Pénin, Terfous, Hidri Neys2011) et au hooliganisme (Bodin, Robène, Héas, 2007).

Sociologie de la déviance, sociologie pénale et criminologie

18Enfin, il importe de consacrer une place à part à la sociologie de la déviance et à la criminologie. Les études sur le « passage à l’acte » de femmes reconnues coupables d’infractions ou sur la « réaction sociale »4 réservées aux femmes criminalisées restent encore assez marginales et leur développement assez récent, comparativement à ce que l’on observe en histoire, mais aussi comparé à ce que l’on observe dans les pays nord-américains, où, depuis les années 1970, sous l’impulsion des mouvements féministes, les recherches sur la criminalité ou la criminalisation des femmes se sont largement développées, comme en témoignent l’ouvrage de Colette Parent Féminismes et criminologie (1998), dans lequel elle propose une recension critique et très documentée de ces travaux (voir aussi Parent, 1992a et b), et la revue de littérature que France-Line Mary-Portas avait, à la même époque, réalisée dans le cadre de sa thèse (1996a et b, thèse non achevée). Sans revenir de façon exhaustive sur ces approches, on peut en proposer une synthèse rapide.

  • 4  Nous reprenons ici la distinction proposée par Philippe Robert (1973).

19Un premier ensemble de travaux, notamment au cours des années 1970, a mis au jour le caractère partiel et partial de la criminologie « classique », dénoncée comme une science faite par les hommes et pour les hommes (Klein, 1973 ; Smart, 1976 ; Harris, 1977 ; Bertrand, 1979 ; Chesney-Lind, 1988, 1998). Plus que de constater le silence, il s’agissait de mettre au jour le caractère sexiste des discours criminologiques « classiques ». Smart et Klein, pionnières sur le sujet, passent ainsi en revue les travaux de Lombroso, Freud, Thomas et Pollack (1950) qui traitent, de près ou plus en marge, de la criminalité des femmes. Remettant en cause le principe de la neutralité scientifique, elles interrogent la façon dont la criminologie (re)produit de la différence de sexe et participe du contrôle social des femmes : comme le rappelle Colette Parent, l’objectif est de dénoncer la production existante qui repose et influe sur la conception des femmes et leur traitement dans la justice pénale avant d’entreprendre tout autre tâche (Parent, 1998, 47). Ces chercheuses mettent ainsi en évidence les stéréotypes de genre à l’œuvre dans la criminologie et les savoirs sur le crime. Plus particulièrement, elles montrent comment la criminalité féminine est le plus souvent naturalisée/sexualisée et individualisée/psychologisée, pensée en dehors de tout cadre social et sociologique.

20Face à ce discours criminologique dominant, un second ensemble de travaux s’est attaché à saisir les raisons du (moindre) « passage à l’acte » des femmes criminalisées en avançant l’hypothèse d’une socialisation et d’opportunités différentielles (Hoffman-Bustamante, 1973). S’inspirant des théories de Durkheim, de la première École de Chicago (Sutherland, Cressey, 1939 ; Cohen, 1955) et des thèses proposées par Parsons (1949), il s’est agi de proposer une analyse sexuée des rôles sociaux (Heidensohn, 1985) qui expliquerait les rapports différents des hommes et des femmes à la délinquance. L’apprentissage des comportements sociaux valorisait davantage les conduites agressives chez les garçons – les filles étant orientées dès l’enfance vers des jeux reproduisant les fonctions qu’elles seront appelées à jouer en tant qu’adulte (rôle de mères et d’épouses). Comme pour le suicide, les femmes seraient en outre « protégées » de la criminalité du fait de leur forte intégration familiale. Cette insertion (et ce cantonnement) dans la sphère privée limiterait leurs « opportunités » à commettre des actes délictueux et permettrait d’expliquer, d’une part, la spécificité des infractions commises (infractions sur enfant ou liées à l’économie domestique), la qualité des complices et des victimes (lesquels se recruteraient principalement dans l’environnement familial) et, d’autre part, de justifier l’idée selon laquelle la criminalité cachée (puisque s’actualisant dans le privé) des femmes serait plus importante que celle des hommes. Ce type d’analyse a donné lieu à un débat important sur les évolutions possibles de la criminalité enregistrée des femmes, certain-e-s avançant l’hypothèse (Adler, 1975), que la criminalité féminine pourrait de rapprocher de celle des hommes (en nature et en termes d’occurrence) avec le processus d’émancipation des femmes – hypothèse largement critiquée et qui ne s’est d’ailleurs pas vérifiée (Gora, 1982 ; Parent, 1998).

21Enfin, une troisième série de travaux s’intéresse à la question du traitement des femmes criminalisées, à toutes les instances de la chaîne pénale, en se plaçant cette fois du côté des représentations et de la réaction sociale. Les travaux sur les processus de criminalisation des femmes ont analysé le traitement pénal réservé aux femmes judiciarisées pour conclure à un traitement favorable ou défavorable aux femmes, comparé à celui des hommes. Outre le fait qu’il apparaît délicat de hiérarchiser cette question, il faut souligner que ces études ont mené à des résultats contradictoires. Certaines, partant de l’hypothèse « chevaleresque » attribuée à Otto Pollack (1950), ont conclu à un traitement de type paternaliste et préférentiel à l’égard des femmes. Introduisant la variable sexe dans les études de sentencing, elles ont notamment montré que les femmes étaient moins souvent envoyées en prison que les hommes. Mais ces analyses qui concluent à un traitement pénal préférentiel à l’égard des femmes ont largement été remises en question, certaines chercheuses soulignant au contraire le caractère sexiste ou discriminatoire du droit pénal, préjudiciable aux femmes (Bertrand, 1983). Les programmes pénitentiaires sont notamment dénoncés comme inégalitaires : les femmes, du fait de leur minorité statistique, en seraient les oubliées (forgotten offenders) (Price Ray, 1977). Elles feraient en outre, plus souvent que les hommes, l’objet de mesures disciplinaires et d’une surveillance plus serrée en prison. Enfin, toujours dans les analyses sur la réaction sociale, certaines chercheuses ont montré la nécessité de ne pas homogénéiser le groupe des femmes criminalisées. Il s’agit dans ce cas, à travers des récits de vie de femmes criminalisées (Carlen, 1988) ou d’études quantitatives et/ou qualitatives sur le fonctionnement de la justice, de saisir des différences entre les femmes et de penser l’intersectionnalité des rapports sociaux de sexe, de classe et de race (voir entre autre Daly, 1994a et b, 1998) pour mesurer les inégalités entre les femmes devant la justice. Enfin, une série d’autres travaux invitent, pour comprendre le contrôle social des femmes déviantes, à prendre en considération d’autres types d’institutions de régulation (Laberge, 1992).

22La question de la criminalité ou de la criminalisation des femmes s’est donc très largement développée, en particulier aux États-Unis, au Canada mais aussi en Grande-Bretagne, sous l’impulsion notamment des travaux de Pat Carlen. En témoigne la publication d’un nombre important d’ouvrages collectifs (entre beaucoup d’autres : Carlen, Worall, 1987 ; Gelsthrope, Morris, 1990 ; Rafter, Heidensohn, 1995 ; Dobash, Emerson, Dobash, Noaks, 1995 ; Daly, Maher, 1998 ; Carlen, 2002), de numéros de revues nord-américaines (la revue Criminologie propose un numéro spécial dès 1983) consacrés à la question. Soulignons également que certaines revues comme Women and Criminal Justice ou Feminist Criminology sont entièrement dédiées au sujet. Comme le rappellent Kelly Hannah Moffat et Sylvie Frigon à propos de la situation des prisons canadiennes, des groupements féministes ont aussi pu contribuer à politiser la question de l’enfermement au féminin. C’est en particulier le cas de Women for Justice, qui a joué un rôle important dans la réforme des prisons de femmes. Cette organisation […] s’est résolue à politiser et à contextualiser la discrimination vécue par les femmes incarcérées, ainsi qu’à utiliser les capacités de réseautage du mouvement des femmes afin de faire pression pour obtenir des changements sur le plan national. Les conditions de détention et le traitement des femmes incarcérées seront donc considérées comme des questions féminines, pour ne pas dire féministes (Frigon, 2006, 360).

23La violence exercée par les femmes, en revanche, est rarement abordée de front dans ces recherches. Elisabeth Comack et Salena Brickey (2007) soulignent qu’il faut attendre la fin des années 1990 pour que les criminologues féministes s’intéressent à la figure de la femme violente (Lloyd, 1995 ; Shaw, 1995 ; Dell, 1999 a,b et c; Hird, 2002 ; Comack, Balfour, 2004 ; Morrissey, 2003, cités par Comack et Brickey, 2007, 2), une figure pourtant présente à la fois dans la tradition criminologique et les discours populaires. Lorsque la violence féminine est traitée, c’est surtout sous l’angle des représentations et des savoirs : les chercheuses se sont attachées à montrer en quoi les femmes violentes sont doublement déviantes. Pour reprendre la formule de Lloyd : Quand les femmes commettent des crimes violents, elles sont considérées comme ayant enfreint deux lois : la loi du pays qui proscrit la violence, et la loi plus fondamentale et « naturelle », selon laquelle les femmes sont passives, ne sont pas des agresseurs (Lloyd, 1995, 36, cité par Comack et Brickey, 2007, notre traduction). En ce sens, elles peuvent faire l’objet d’un traitement pénal particulièrement sévère. Mais, parce que la violence des femmes est bien souvent psychologisée, voire psychiatrisée (la femme violente se confond avec la folle), elles peuvent également être considérées comme irresponsables de leurs actes – les conséquences de cette psychologisation n’étant pas univoques (Laberge, 1992).

24 D’autres travaux féministes ont mis en avant les liens entre passage à l’acte violent et violence subie par les femmes dans le cadre familial ou conjugal. À ce propos, on peut d’ailleurs évoquer les débats canadiens sur les évolutions du droit pénal : suite à l’arrêt Lavallee (une femme acquittée en raison du « syndrome de la femme battue »), la juge Lyn Ratushny a été chargée d’entreprendre l’examen des cas de femmes condamnées pour homicide dans un contexte de violence (Frigon, 2003, 2006) dans le but de faire des propositions de réformes. Prenant acte de l’arrêt Lavallee, la juge a ainsi examiné des dossiers où le passé de la condamnée, y incluant les abus dont elle avait été victime le cas échéant, pouvait avoir influé sur sa propre perception des risques qu’elle encourait et auxquels elle croyait devoir réagir d’une façon violente pour pouvoir préserver sa propre intégrité physique (Frigon, 2006, 377). Enfin, citons les travaux qui portent cette fois plus spécifiquement sur les femmes auteures de crimes ou sur la division sexuelle du travail violent dans les « gangs » (Campbell, 1984 ; Chesney-Lind, Brown, Mayeda et al., 1997 ; Esbensen, Deschenes, Winfree, 1999 . Harris, 1988 . Taylor, 1993) et les bandes ou les organisations faisant usage de la violence comme la mafia (Madeo, 1994 ; Siebert, Renat,  1996 ; Longrigg, 1997).

25En ce qui concerne la France, malgré quelques exceptions (Dhavernas, 1978, Faugeron, Poggi, 1976 ; Faugeron, Rivero, 1982a, 1982b), il faut attendre la fin des années 1990 pour que se développent des travaux de sociologie pénale et critique sur la déviance des femmes. Jusque-là, les analyses s’inscrivent pour l’essentiel dans la perspective du « passage à l’acte », développée par les criminologues, qui cherchent à établir un diagnostic sur la criminalité ou la délinquance féminine. Sur ce point, il faut citer les travaux de Robert Cario (1980, 1985, 1992), qui ont ouvert la voie à une série de recherches qui se développent actuellement (Harrati, Vavassori, Favard, 2001 ; Cario, Sayous 2010), notamment autour du professeur Loïck Villerbu (Villerbu, Le Bodic, 2009). Reproduisant parfois des schémas largement sexués et sans remettre la notion de crime en question, l’objectif de ces travaux est de déterminer les causes psycho-sociales des crimes féminins. Sur un plan plus sociologique et anthropologique, Stéphanie Rubi s’est quant à elle intéressée à la situation des « crapuleuses », ces adolescentes déviantes dans les quartiers populaires et d’habitat social qui peuvent faire usage de la violence (Rubi, 2005).

26Pour ce qui est de la sociologie de la « réaction sociale », les articles et études publiés par Claude Faugeron, Dominique Poggi et Noëlle Rivero (Faugeron, Poggi, 1976 ; Faugeron, Rivero, 1982a, 1982b) avaient largement ouvert la voie à la fin des années 1970 et au début des années 1980, en montrant déjà que lorsque pris en charge par le pénal, le même comportement problématique attribué à un homme ou à une femme peut […] être analysé et traité différemment et/ou avoir un impact différentiel (Faugeron, Rivero, 1982b, 114). Mais le traitement pénal des femmes criminalisées et les représentations de la violence féminine n’ont fait l’objet d’études sociologiques qu’un peu plus tardivement. Citons en particulier l’étude démographique de France-Line Mary-Portas, non achevée, les résultats qu’elle a pu présenter dans le cadre d’articles ou de communications constituent une référence. Le cas des prisons de femmes a quant à lui été étudié par Corinne Rostaing dès les années 1990 (Rostaing, 1994), puis par Coline Cardi à une époque plus récente, dans le cadre de son étude sur les figures féminines de la déviance, analysées au travers d’institutions diverses de régulation (prison, travail social) pour mettre en avant le genre du contrôle social et la définition sexuée des risques (Cardi, 2006, 2007a et b, 2008). Citons enfin les recherches de Jacynte Mazzochetti (2010) portent plus spécifiquement sur le cas de la prise en charge des mineures de justice.

27Même si à l’intérieur de ces travaux, la violence des femmes ne constitue pas toujours le cœur du sujet, ils rendent compte de l’essor de ce champ de recherche qui, en trente ans, est passé d’objet tabou à un objet de recherche légitime.

 

 

 

Référence électronique

Coline Cardi et Geneviève Pruvost, « La violence des femmes : un champ de recherche en plein essor », Champ pénal / Penal field, nouvelle revue internationale de criminologie [En ligne], Vol. VIII |  2011, mis en ligne le 11 juin 2011, Consulté le 24 juin 2011. URL : http://champpenal.revues.org/8102 ; DOI : 10.4000/champpenal.8102

Voir les commentaires

Vous êtes à Paris et à la rue ?

12 Juin 2011, 18:06pm

Publié par SOS Hommes Battus

Nombreux sont les hommes victimes de violences conjugales qui sont soit mis à la porte de chez eux, soit qui sont obligés de partir pour leur sécurité.

 

Ceux là ne savent pas où aller dans l'urgence nous le savons.

 

Si vous avez des amis, de la famille qui sont susceptibles de vous héberger, il ne faut pas hésiter à les contacter.

 

Si ce n'est pas le cas, et bien que vous disposiez d'une adresse à laquelle vous ne pouvez plus vous rendre, vous êtes désormais un "sans domicile fiex", un SDF.

 

Que faire ?

 

Sur Paris, lorsque vous êtes dans cette situation, en ce qui concerne l'hébergement, la santé ou une prise en charge, tout est très très limité (ailleurs aussi !).

 

Voici un fichier (en .pdf) qui vous signale où vous adresser. Ce petit guide ne concerne normalement que les personnes sur Paris 14ème, mais ces numéros et adressent sont valables quelque soit l'endroit de Paris ou de la région parisienne où vous vous trouvez.

 

Voici aussi le fichier de l'hiver dernier qui permet de trouver tous les centres de solidarité de Paris (accueil, insertion, logement, santé).

 

Pour le 13ème arrondissement, un complément d'adresses ICI

 

Pour le 18ème, c'est ICI

 

Les centres EMmaüs susceptibles de vous aider rapidement.

 

 


 

Bien sur, vous vous direz que vous n'êtes pas concerné, que vous avez un salaire, un logement et que vous ne souhaitez pas être assimilés à des SDF, mais vous êtes dans une situation d'urgence, il faut survivre pour mieux revivre.

 

Alors, si vous ne savez pas où allez, n'oubliez pas que vous pouvez aussi appeler le 115 (plutôt le matin de bonne heure).


 

 

 

 

Voir les commentaires